PHILIPPE DURAND

PHOTOGRAPHY PARAPHOTOGRAPHY MURALS EXHIBITION'S VIEWS BOOKS/MULTIPLES BIOGRAPHY TEXTS CONTACTS

AU PLUS PROFOND. Pierre Giquel

In « journal du Centre National de la Photographie  N° 15»
Automne 2003
Exposition Philippe Durand  Savoie Éternelle 
L’Atelier du Centre National de la Photographie

Aller au plus profond de l'oubli pour y trouver quoi, au fond, un début de scénario, un émiettement, le catalogue inédit des lapsus de l'image? Philippe Durand ne s'intéresse pas aux accidents que peut offrir le réel, mais plutôt aux déchets qui sont les revenants oubliés d'un monde urbain que nous traversons, largement détachés. Les objet, les mots, les paysages sont des apartés qui commencent à se déchiffrer lorsque gonfle un détail, lorsque des lettres manquent, que des pans entiers de réalité s'effondrent sans bruit, comme des méprises.

C'est peut-être cela l'image, et que cela, un détail lu dans l'inflexion d'un regard qui s'éloigne, élevé contre toutes les images, celles de l'ennui, du simplisme ambiant, celles, résignées, qui ne connaissent rien d'autre que la discipline. On observera parfois un monde où il n'y a d'inconnu que le réel qui manoeuvre entre le grand et le petit, où un morceau de pelouse, une haie d'arbres, un taillis se trouvent en contagion avec une surface domestiquée, lisible, établissant un rapport, un jeu, rendant brutalement friable la certitude d'avoir bien lu, bien vu, bien cru. "Désolé, la crêperie est fermée" constate une faillite, celle de l'été et de l'exotisme qui tournent désormais à vide, avec toujours comme une langue qui fourche l'histoire d'un désencombrement. Le long d'un mur, des tables sur d'autres alignées désespérément, une porte au premier plan encadrée par des zones décrépies de mur et cet écriteau annonciateur d'expulsion, ou de deuil, de cessation d'activité. Ailleurs, des signes de trébûchement. "Merci de votre visite/ à bientôt" ponctue à son tour l'image livrée à l'ordinaire de nos paysages balisés.

Dans les images de Philippe Durand, rien de remarquable. Mais également rien de récupérable. On mesure ce qui subsiste après le passage de l'image, c'est la sensation d'une vacance, qu'un événement a peut-être eu lieu, mais qu'aujourd'hui tout s'articule dans l'atone, comme on dit au cinéma d'une voix qu'elle est blanche. Aux antipodes de l'image publicitaire ou d'auteur, chaque tableau prend corps sans le souci d'établir des échelles d'évaluation, nous nous promenons dans une image de Philippe Durand en variant certes les points de vue tout en sachant que nous serons toujours privés de gravité ( au sens où la région, centrale, est toujours périphérique.)

Lac Atone est un dispositif construit à partir d'une vue du lac d'Annecy et d'un texte provenant du présentoir lumineux d'un garage d'entretien automobile. Ce texte fait écho à ceux, qualifiés par Philippe Durand de "poèmes trouvés", et qui jalonnent l'oeuvre comme les néons, ces signes typographiques renvoyant à l'enseigne, la note, la signalétique urbaine. Une image imprimée devient écran et reçoit par vidéoprojection une autre image composée de textes qui peuvent sortir de cet écran déjà habité et couvrir une partie du mur. Quand le noir survient entre deux textes projetés, la lecture de l'image du lac peut continuer à se faire. Il y a mise en relation critique entre deux lectures de l'image et du texte, entre une image immuable, comme le souvenir du site, et un texte qui vient perturber notre première lecture. Dans cette liaison des lumières maintenue pour que se brouillent ainsi nos regards, pourquoi ne pas évoquer les limites qui nous font adhérer à l'image, et fuir dans le texte, passer, vivre le fameux divorce entre lire et voir.

L'"hésitation prolongée entre le sens et le son" que revendiquait Pasolini à propos du cinéma (il citait Valéry) se pressent ici dans cette manière anatomique de cadrer certains morceaux du réel, puis de procéder à une sorte d'inflammation volumétrique, gonflant par une technique nouvelle, le thermoformage, un détail de matière. Introduisant un acte sculptural dans le champ de la photographie, Philippe Durand prolonge à son tour l'hésitation qui va de l'objet à l'image, rendant caduques les catégories, contrariant les équilibres. Un risque est pris, manifestement, semant un trouble, visuel autant que tactile.

Intitulée non sans humour "Mon Grand Epagny", la série des reliefs souligne la liberté prise à l'égard du medium photographique, et sans se déclarer blasphématoire, le mot serait trop fort, l'attitude n'en est pas moins meurtrière. Ce qui collait à la photographie, son mutisme, s'évapore; en s'imposant des grossesses, le voile se déchire. La vie des sujets peut commencer. Leur disparition aussi. Le rêveur que nous devenons, malgré nous presque, peut désormais perdre le contrôle des situations, c'est fou ce que cela peut être politique également, d'occuper ainsi les surfaces de l'univers, destiné non plus au genre, mais au résidu.
Cette photographie impure, où l'homme absent reste essentiel, tout en poursuivant une chimère, conduit une tragédie, celle de l'image où les orages sont nos matières, l'ordinaire notre féerie.


Pierre Giquel









index<